Il se ferme d’un geste et se fond dans le décor, puis se rouvre sur un plateau d’écriture, des tiroirs et des casiers minuscules. Le secrétaire est ce meuble à hauteur d’homme dont le panneau vertical se rabat pour libérer une surface de travail, à mi-chemin entre la commode et le bureau. Longtemps relégué au grenier ou chez les antiquaires, il retrouve une place de choix dans les intérieurs soignés.
Son retour ne doit rien au hasard. Le télétravail a réinstallé le bureau à la maison, la seconde main a remis le mobilier ancien au goût du jour, et les surfaces habitables se réduisent dans les grandes villes. Un meuble compact qui range, structure et se referme pour effacer le désordre coche aujourd’hui beaucoup de cases. Faut-il y voir une simple mode passagère, ou ce meuble possède-t-il des atouts qui traversent les époques ?
Un meuble né au siècle des Lumières
Pour comprendre l’objet, il faut remonter au XVIIIe siècle. On attribue à l’ébéniste parisien Jean-François Oeben, actif sous Louis XV, l’invention du secrétaire à abattant, ce panneau qui bascule pour dégager une surface d’écriture. Oeben fut aussi le maître de Riesener, futur ébéniste de la Couronne, ce qui situe d’emblée le meuble dans le registre du luxe et du grand savoir-faire.
À ses débuts, le secrétaire se pare de bois précieux et de marqueteries : bois de rose, tulipier, bois de violette, puis acajou. Sous Louis XVI, ses lignes se redressent et se dépouillent, abandonnant les courbes rocaille pour la sobriété néoclassique. Chaque abattant dissimule alors des tiroirs, des niches et parfois des compartiments secrets pour la correspondance intime.

Le meuble voyage ensuite et se réinvente au fil des styles. L’Angleterre lui donne le bureau à cylindre, l’Europe centrale le décline en version Biedermeier, et l’Art déco le sculpte en volumes laqués, tel ce secrétaire signé Maurice Jallot en 1929. Deux siècles et demi de création ont fait de lui un condensé d’ébénisterie européenne, avant que le XXe siècle finissant ne l’oublie peu à peu.
Pourquoi le secrétaire revient dans nos intérieurs
Le regain d’intérêt actuel tient d’abord à une transformation de nos manières de vivre. Selon la DARES, la part des salariés qui télétravaillent au moins occasionnellement est passée de 9 % à 26 % entre 2019 et 2023, et plus d’un salarié du privé sur cinq y avait recours au premier semestre 2024. Travailler chez soi suppose un poste, mais peu de foyers disposent d’une pièce entière à y consacrer.
Le secrétaire répond précisément à cette tension. Il installe un vrai plan de travail dans un salon ou une chambre, puis se referme le soir venu pour rendre la pièce à sa fonction première. Là où un plateau ouvert impose en permanence ses piles de papiers, l’abattant escamote le travail en un geste. C’est l’allié de qui rêve d’un poste de travail à la maison sans lui sacrifier une pièce entière.
Un secrétaire de qualité ajoute de la stature et de la crédibilité à son propriétaire, il constitue une véritable pièce maîtresse.
Stanley Weiss, antiquaire spécialiste du mobilier ancien, dans le magazine de design The Study, avril 2022
La vague de la seconde main fait le reste. Le marché de l’occasion a atteint près de 14 milliards d’euros en France en 2024 et a doublé depuis 2019, d’après le cabinet Xerfi ; 74 % des Français déclaraient avoir acheté un produit d’occasion en 2023. Chiner un secrétaire ancien, souvent mieux construit qu’un meuble neuf d’entrée de gamme, conjugue geste écologique et plaisir de la pièce unique.
Des styles pour toutes les époques
Choisir un secrétaire, c’est d’abord choisir une époque, car chaque période lui a donné une silhouette et des matériaux reconnaissables. Le tableau ci-dessous résume les grandes familles que l’on croise le plus souvent chez les antiquaires et sur les brocantes en ligne, chacune avec sa signature esthétique bien reconnaissable.
| Style | Époque | Bois et finitions | Ce qui le distingue |
|---|---|---|---|
| Louis XVI | Fin du XVIIIe siècle | Marqueterie, acajou, bronzes dorés | Lignes droites, sobriété néoclassique |
| Art déco | Années 1920-1930 | Laque, placages, parchemin | Volumes géométriques épurés |
| Mid-century | Années 1950-1960 | Teck, palissandre | Pieds fuselés, structure allégée |
| Contemporain | XXIe siècle | Chêne clair, métal, laque mate | Ligne minimale, presque une table |
Les modèles anciens séduisent par leur patine et leur qualité d’exécution, quand les rééditions contemporaines misent sur la légèreté et des prix plus abordables. Le marché ne manque pas d’offre : Selency, première brocante en ligne française, référence à elle seule plus de 300 000 pièces, meubles chinés compris.
Où l’installer chez soi
Le secrétaire a l’élégance de se caser presque partout, pourvu qu’on lui trouve un mur et un peu de recul pour ouvrir l’abattant. Voici les emplacements où il rend le plus de services, selon la pièce et l’usage recherché :
- dans l’entrée, où il assume le rôle habituel d’une console de rangement discrète tout en offrant un plan pour trier le courrier ;
- au salon, glissé près d’une bibliothèque bien garnie, pour composer un coin lecture et écriture ;
- dans une chambre d’amis, où il fait office de bureau d’appoint sans jamais encombrer ;
- dans un couloir large ou sous un escalier, pour exploiter un volume autrement perdu ;
- face à une fenêtre, afin de profiter de la lumière du jour au moment d’écrire.
Quel que soit l’endroit, mieux vaut respecter un dégagement de l’ordre de 70 centimètres devant le meuble, pour rabattre l’abattant et glisser une chaise. Un secrétaire trop à l’étroit perd son intérêt, puisqu’on renonce peu à peu à l’ouvrir.

Bien le choisir sans se tromper
Face à l’abondance de l’offre, quelques repères évitent les déceptions. Sur le marché de l’ancien, la qualité se lit dans les détails : tiroirs à queues d’aronde, placages d’origine et serrures d’époque valent mieux qu’une façade rutilante posée sur un bâti fragile. Les brocantes françaises comme Selency ou Emmaüs, tout comme Maisons du Monde ou La Redoute Intérieurs pour le neuf, couvrent désormais tous les budgets.
Le choix du bois oriente ensuite l’ambiance de la pièce. Un secrétaire en essences sombres comme l’acajou apporte de la profondeur à un décor clair, tandis qu’un chêne blond ou un modèle laqué s’accorde à un intérieur contemporain. Comptez une largeur de 70 à 90 centimètres pour une hauteur avoisinant 1,20 mètre, et vérifiez la stabilité de l’abattant, dont les charnières encaissent tout le poids de l’usage quotidien.
Un meuble qui garde la mémoire de son propriétaire
Au-delà de l’effet de mode, le secrétaire porte une idée devenue rare : celle d’un meuble qui se transmet et se referme sur une part d’intime. Ses casiers ont abrité des lettres, des carnets, des papiers de famille, et cette fonction de gardien du secret résiste à l’ère du tout-numérique. L’adopter, c’est réintroduire chez soi un point de calme dédié à l’écriture et à l’attention.
Reste la question que ce meuble pose à chacun : dans un intérieur où tout tend à s’ouvrir et à se connecter, quelle place accorder à un espace qui se ferme, se range et se garde pour soi ? La réponse en dira sans doute autant sur notre rapport au travail que sur notre goût du beau. Le secrétaire, lui, a déjà traversé trois siècles sans rien perdre de son évidence.



