Décoration

Le style Art déco, l’élégance géométrique qui traverse les décennies

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Miroir doré en soleil au-dessus d'une console en marbre veiné, lampes en laiton et fauteuil en velours vert.

Il aura suffi d’un siècle pour que le style né des Années folles retrouve une place de choix dans nos intérieurs. L’Art déco, ce vocabulaire de lignes franches, de symétries maîtrisées et de matières précieuses, ne s’est jamais vraiment effacé de nos imaginaires. On le croise dans un hall d’hôtel, sur la façade d’un cinéma des années 1930, dans un miroir en soleil chiné chez un antiquaire.

Apparu au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Art déco tire son nom de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes qui se tint à Paris en 1925. Il célèbre le luxe, la rigueur des formes et la qualité du matériau, à rebours des courbes végétales de l’Art nouveau qui l’avait précédé. Un siècle plus tard, il séduit de nouveau une clientèle en quête de raffinement sans ostentation.

Reste une question que se pose quiconque tombe sous son charme : comment convoquer l’esprit des années 1920 dans un intérieur contemporain sans transformer son salon en décor de cinéma ?

Un style né dans l’effervescence des années 1920

L’histoire commence dans un Paris grisé de jazz, de vitesse et d’industrie. L’Exposition de 1925 réunit les plus grands ensembliers de l’époque et fixe pour longtemps les codes d’une esthétique du geste maîtrisé. Parmi eux, un nom domine, celui de Jacques-Émile Ruhlmann, ébéniste que ses contemporains surnommaient déjà le « Riesener de l’Art déco ».

Ruhlmann (1879-1933) incarne à lui seul l’ambition du mouvement. À la tête d’un atelier qui emploiera jusqu’à cent personnes, il dessine chaque meuble, choisit chaque essence, orchestre l’ensemble d’une pièce du papier peint au luminaire. Son mobilier s’adressait alors à une clientèle fortunée et il atteint aujourd’hui des sommets aux enchères : d’après le magazine des enchères Interencheres, l’une de ses chaises longues de 1929 s’est vendue près de 2,9 millions d’euros en 2011.

Cette exigence, l’époque l’a théorisée. Dans un ouvrage consacré aux intérieurs de Ruhlmann, l’architecte Jean Badovici résumait d’une formule l’alliance du beau et de l’utile qui fonde tout le mouvement.

Toute beauté est la forme d’une utilité. Et nul but utile n’est réalisé sans un constant souci d’harmonie et de beauté.

Jean Badovici, architecte, dans Harmonies. Intérieurs de Ruhlmann (Éditions Albert Morancé, 1924)

De cette philosophie découle une grammaire visuelle immédiatement reconnaissable, à commencer par son rapport si particulier à la ligne.

La géométrie comme signature

Là où l’Art nouveau épousait les volutes de la nature, l’Art déco discipline la forme et célèbre la ligne droite. Sa syntaxe se lit d’un coup d’œil, tant elle repose sur un répertoire de motifs devenus iconiques.

  • les chevrons et les zigzags, qui rythment sols et façades d’un pas régulier ;
  • l’éventail et le soleil rayonnant, hérités de l’imagerie des Années folles ;
  • les gradins et les lignes étagées, en écho aux gratte-ciel de l’époque ;
  • les arches et les demi-cercles, qui adoucissent la rigueur des angles ;
  • la symétrie, presque toujours, comme principe d’ordre et d’équilibre.

Ces figures ont essaimé bien au-delà du mobilier. L’immeuble Chrysler à New York, achevé en 1930, en reste le manifeste le plus spectaculaire, avec sa flèche d’acier étagée en couronne. Dans un intérieur, un simple motif en éventail sur une tête de lit ou un tapis suffit à convoquer cet héritage.

Cette rigueur graphique ne prend toute sa valeur qu’associée à des matières à sa hauteur.

Les matières nobles, cœur battant du style

Si la géométrie donne à l’Art déco sa structure, ce sont ses matériaux qui lui donnent son âme. Le style puise dans un registre somptueux où chaque surface raconte une forme de préciosité : bois exotiques, pierres veinées, métaux dorés et textiles opulents s’y répondent.

Angle d'un meuble en bois sombre à marqueterie géométrique, poignée en laiton, plateau de marbre et velours bordeaux.
Bois précieux, laiton, marbre et velours forment le registre matière qui donne à l’Art déco toute sa densité.

Les ébénistes des années 1920 travaillaient l’ébène de Macassar, le palissandre ou l’amarante, rehaussés d’incrustations d’ivoire ou de galuchat. On retrouve cet esprit dans le marbre veiné, le verre cannelé et surtout dans l’art des métaux chauds, où le laiton patiné signe à lui seul une ambiance. Une règle simple guide les mélanges, ne jamais associer plus de deux métaux dans une même pièce.

Côté textiles, rien n’incarne mieux le faste maîtrisé du style que l’élégance tactile du velours, décliné dans des teintes profondes. Associé à un marbre mat ou à un bois sombre, il crée ce contraste sensuel entre le doux et le minéral, qui appelle naturellement une palette à sa mesure.

Une palette qui joue le contraste

Traditionnellement, l’Art déco assume des teintes franches et théâtrales, du noir profond à l’or, du bleu nuit au vert émeraude. Sa version contemporaine élargit le nuancier et tempère l’opulence sans en trahir l’esprit, en y mêlant des tons plus doux. Le tableau ci-dessous résume ce glissement d’un registre à l’autre.

RegistreArt déco d’origineVersion revisitée
CouleursNoir, or, bleu nuit, émeraudeTerracotta, blush, bleu grège, sauge
MétauxLaiton et chrome brillantsLaiton patiné, cuivre, inox brossé
BoisÉbène, palissandre, amaranteNoyer, chêne, essences durables
LignesGéométrie stricte, symétrieGéométrie assouplie, courbes douces

La logique reste la même d’une colonne à l’autre, celle du contraste maîtrisé entre une teinte forte et un fond apaisé. On réserve la couleur intense à un seul pan de mur ou à une pièce marquante, on laisse le reste respirer. Pour approfondir ce jeu, nos conseils sur les teintes profondes en décoration prolongent utilement la réflexion.

Ces contrastes ne prennent vie qu’à condition d’être révélés par une lumière pensée avec soin.

L’éclairage, metteur en scène de l’ambiance

Dans le vocabulaire Art déco, le luminaire n’éclaire pas seulement, il sculpte. Les lampes en opaline, les suspensions en laiton et les appliques en demi-lune deviennent des pièces décoratives à part entière, autant que le mobilier qu’elles accompagnent.

Applique en laiton à décor géométrique et suspension en verre opalin diffusant une lumière chaude sur un mur vert.
Pensé comme une sculpture, le luminaire Art déco met en scène l’ambiance autant qu’il éclaire la pièce.

Le secret d’une atmosphère juste tient à la multiplication des sources, disposées à différentes hauteurs plutôt qu’à un plafonnier unique et cru. Les décorateurs recommandent une lumière chaude, autour de 2 700 kelvins, qui souligne la brillance des métaux et la profondeur des velours. Un variateur permet d’ajuster l’intensité au fil des heures.

Bien orchestrée, cette lumière donne le sentiment d’un décor habité, prêt à accueillir aussi bien les gestes du quotidien que les grands soirs.

Adopter l’Art déco sans tomber dans le pastiche

Le piège, avec un style aussi identifiable, serait de tout convoquer d’un coup et de sombrer dans le décor de film. La bonne approche consiste à introduire l’Art déco par touches choisies, greffées sur un intérieur déjà posé plutôt que reconstitué de toutes pièces.

Un miroir en soleil, un fauteuil en velours bordeaux, des poignées en laiton, quelques coussins à motifs géométriques : ces détails suffisent souvent à insuffler l’esprit des années 1920. La clé reste le dosage. Une règle éprouvée par les architectes d’intérieur consiste à conserver quatre cinquièmes de pièces intemporelles pour un cinquième d’audace, afin qu’un choix marqué ne date jamais l’ensemble.

Ce faste par petites doses s’accorde d’autant mieux qu’il dialogue avec d’autres époques. C’est tout l’art de mêler l’ancien et le contemporain, qui tient le pastiche à distance et garde à l’intérieur toute sa vitalité.

Un langage qui continue d’inspirer

Cent ans après l’Exposition de 1925, l’Art déco n’a rien d’une relique. Les créateurs contemporains puisent toujours dans son répertoire de lignes et de matières, quitte à en assouplir la rigueur et en éclaircir la palette. Le décoratif y retrouve une légitimité que le minimalisme lui avait un temps disputée.

Peut-être est-ce là ce qui explique sa longévité, car plus qu’un décor, l’Art déco propose une manière d’habiter où chaque objet affirme une intention. À l’heure où les intérieurs cherchent du sens autant que du confort, cette idée d’un beau qui a de la tenue n’a rien perdu de sa force.

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