Une paroi qui se déplie en quelques secondes, se déplace d’une pièce à l’autre et redessine un espace sans le moindre coup de marteau : le paravent n’a l’air de rien, et pourtant il règle une question que beaucoup d’intérieurs contemporains se posent. Né en Chine au IVe siècle avant notre ère, cet écran de panneaux articulés servait déjà à découper les grandes salles des demeures royales. Vingt-cinq siècles plus tard, il revient dans nos salons ouverts avec la même promesse : séparer sans enfermer.
Longtemps rangé au rayon des objets désuets, il s’impose de nouveau comme une pièce de décoration à part entière. Le paravent accompagne un mouvement de fond, celui d’intérieurs décloisonnés que l’on cherche aujourd’hui à réorganiser en zones plus intimes. Reste une question simple : comment un objet aussi ancien répond-il à un besoin aussi actuel ?
Un objet qui traverse les siècles sans prendre une ride
Tout commence sous la dynastie Zhou, où l’écran se limite à des panneaux de bois fixes dressés pour cloisonner. Il faut attendre la dynastie Han, au IIIe siècle avant notre ère, pour qu’il devienne pliable et gagne cette articulation qui fait tout son intérêt. Objet de cour, il relève alors d’un artisanat proche de l’orfèvrerie : lourd, richement orné, pensé autant pour le prestige que pour l’usage.
Son arrivée en Europe se fait désirer. Rapporté par les premières expéditions britanniques du XVIe siècle, il devient vite le comble du raffinement dans les intérieurs occidentaux, où les modèles laqués de Coromandel s’arrachent aux XVIIe et XVIIIe siècles. Jane Austen elle-même en glisse un dans Emma, en 1815, pour protéger un personnage des courants d’air, preuve qu’il appartenait déjà au décor domestique le plus courant.
Cette longévité n’a rien d’anecdotique. La Fondation Prada, à Milan, lui a consacré en 2024 une exposition entière, réunissant modèles historiques et commandes contemporaines. Un objet capable de traverser vingt-cinq siècles sans se démoder a forcément quelque chose à dire de la manière dont nous habitons, hier comme aujourd’hui.
Pourquoi il revient dans nos intérieurs ouverts
Le grand décloisonnement des années 2000 a ouvert les logements, fait tomber les murs et multiplié les lofts et les séjours traversants. Ce modèle montre aujourd’hui ses limites : dans un même volume, on veut désormais un coin repas, un bureau et un salon qui ne se marchent pas dessus. Le paravent offre une réponse mesurée, réversible, et sans le moindre chantier.
Les plans ouverts, ces lofts et appartements multipliant les espaces ouverts, sont légion depuis des années. Mais on constate actuellement un revirement, marqué par le désir de retrouver des espaces dédiés à des fonctions précises.
Taylor Migliazzo Simon, architecte d’intérieur, dans le magazine IDEAT, juin 2024
Cette bascule éclaire le retour en grâce de l’objet. Plutôt que d’ériger une cloison définitive ou d’installer une verrière fixe, on préfère une frontière que l’on déplace au gré des heures et des usages. La souplesse prime sur la séparation franche, et c’est précisément ce que sait offrir une paroi articulée.
Les fonctions plurielles d’une même paroi
Réduire le paravent à un simple séparateur serait passer à côté de sa vraie richesse. Une même paroi articulée endosse tour à tour plusieurs rôles, selon la pièce et le moment de la journée. Les usages qui reviennent le plus souvent dans les intérieurs soignés tiennent en quelques gestes :
- délimiter un coin repas au sein d’un grand séjour, sans jamais le refermer ;
- isoler un espace de travail pour que le bureau disparaisse une fois la journée finie ;
- ménager une alcôve de lecture, protégée des regards mais baignée de lumière ;
- tenir lieu de tête de lit ou masquer un dressing improvisé dans la chambre ;
- filtrer une fenêtre indiscrète ou dissimuler un angle disgracieux.
Cette polyvalence ne date pas d’hier. Les pièces anciennes présentées à Milan, dont certaines remontent au XVIIe siècle, servaient aussi de support narratif, racontant batailles navales et changements de saison sur leurs panneaux. L’objet a toujours conjugué l’utile et le décoratif, et c’est encore ce qui fait sa force.
Bambou, cannage, métal ou miroir : à chaque matière son tempérament
Le choix de la matière change tout : elle fixe le style, l’effet sur la lumière et le degré d’intimité obtenu. Quatre familles dominent aujourd’hui les collections, chacune avec sa personnalité. Le tableau ci-dessous les met en regard :
| Matière | Style dominant | Effet sur la pièce |
|---|---|---|
| Bambou | Bohème, japandi | Structure ajourée qui filtre la lumière |
| Cannage | Scandinave, naturel | Transparence douce, sans zone d’ombre |
| Métal, fer forgé | Industriel, Art déco | Arabesques qui projettent des ombres |
| Miroir | Classique, hôtel particulier | Reflets qui agrandissent l’espace |
Là où un claustra de tasseaux de bois cloisonne une fois pour toutes, le paravent se replie et se range. Le cannage tressé, lui, prolonge la vogue des fibres naturelles qui gagne la maison, tandis que le modèle à panneaux illustrés façon aquarelle devient à lui seul la pièce forte d’une chambre. Le miroir patiné, enfin, emprunte son charme aux anciens hôtels particuliers.

Ce que les créateurs en font aujourd’hui
Le regain d’intérêt ne vient pas que des éditeurs de meubles : designers et artistes s’emparent de la paroi pliante comme d’un terrain d’expression. Le créateur Joe Henry Becker en a fait, pour la galerie parisienne Garcé & Dimofski, une pièce unique encadrée de bois de châtaignier et ornée d’une œuvre, clin d’œil assumé aux paravents laqués des XVIIe et XVIIIe siècles.
D’autres jouent la carte du graphisme. La designer australienne Sarah Ellison compose un modèle de quatre panneaux rayés, posés à l’endroit puis à l’envers, quand d’autres maisons déclinent le cannage et le lin dans un registre d’élégante sobriété. À Beyrouth, le créateur Thomas Trad reprend les techniques traditionnelles du travail du bois pour une paroi résolument contemporaine.
Cette effervescence dit une chose : loin d’être figé, le paravent reste un objet que l’on réinvente sans cesse. Sa surface se prête à toutes les audaces, de la laque au miroir en passant par la tenture, ce qui explique qu’il séduise autant les amateurs de pièces chinées que les collectionneurs de design.
Une frontière que l’on déplace à volonté
Le choisir tient d’abord de la proportion : trois panneaux suffisent à esquisser une séparation, quand six referment presque un angle entier. Placé près d’une source de lumière, un modèle en cannage ou en miroir joue avec les reflets plutôt que d’assombrir la pièce, à la manière d’un grand miroir mural bien orienté.

Le paravent réconcilie deux désirs que l’on croyait opposés : ouvrir grand ses volumes et se ménager des refuges. Là où une cloison tranche une fois pour toutes, lui trace une limite mouvante, que l’on efface d’un geste. C’est peut-être cette liberté qui explique son retour, à l’heure où l’on attend d’un logement qu’il sache changer de visage au fil de la journée.



